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Le clair obscur

Chers amis,

Je suppose que vous aurez déjà lu le mail de Myriam qui présente le thème central de la saison prochaine, le conte de Goethe du serpent vert.

Notre travail nous mènera à l’étude du corps humain sous diverses formes, techniques, pour en arriver à la « silhouette » humaine, son reflet ombré qui suggère plutôt que de s’embourber dans des détails anatomique.

En arrière plan de ce travail, nous approfondirons la pensée du « clair-obscur ». Le conte, lui aussi, baigne dans une telle atmosphère.

C’est pour cela que je voudrais partager avec vous ce merveilleux texte de Gaston Bachelard, extrait de  » la flamme de la chandelle ».

Ce texte est à mon sens un texte clef pour approcher le clair-obscur, non celui des drames illimités mais celui qui naît à la lueur de la flamme de la chandelle. Le voici. Lisez-le, prenez le temps de le rêver, de le relire, et pourquoi pas à la lueur de la flamme vacillante. Nous en reparlerons lors de notre première séance en Octobre. Bien à vous.

 

Nous devons encore nous expliquer sur un autre paradoxe. Dans la volonté où nous sommes de vivre les images littéraires en leur don-nant toute leur actualité, avec encore l’ambition plus grande de prouver que la poésie est une puissance active de la vie d’aujourd’hui, n’y a-t-il pas, pour nous, un paradoxe inutile à mettre tant de rêveries sous le signe de la chandelle ? Le monde va vite, le siècle s’accélère. Le temps n’est plus des lumignons et des bougeoirs. A des choses désuètes ne s’attachent plus que des rêves périmés. 

À ces objections, la réponse est facile : les rêves et les rêveries ne se modernisent pas aussi vite que nos actions. Nos rêveries sont de véritables habitudes psychiques fortement enracinées. La vie active neles dérange guère. Il y a intérêt, pour un psychologue, à retrouver tous les chemins de la familiarité la plus ancienne. 

Les rêveries de la petite lumière nous ramèneront au réduit de la familiarité. Il semble qu’il y ait en nous des coins sombres qui ne tolèrent qu’une lumière vacillante. Un coeur sensible aime les valeurs fragiles. Il communie avec des valeurs qui luttent, donc avec la faible lumière qui lutte contre les ténèbres. Ainsi toutes nos rêveries de la petite lumière gardent une réalité psychologique dans la vie d’aujourd’hui. Elles ont un sens, nous dirions même volontiers qu’elles ont une fonction. En effet, elles peuvent donner à une psycho-logie de l’inconscient tout un appareil d’images pour interroger doucement, naturellement, sans provoquer le sentiment d’énigme, l’être rêveur. Avec une rêverie de la petite lumière, le rêveur se sent chez soi, l’inconscient du rêveur est un chez soi pour le rêveur. Le rêveur ! — ce double de notre être, ce clair-obscur de l’être pensant — a, dans une rêverie à la petite lumière, la sécurité d’être. Qui se confie aux rêveries de la petite lumière découvrira cette vérité psychologique : l’inconscient tranquille, l’inconscient sans cauchemar, l’inconscient en équilibre avec sa rêverie, est très exactement le clair-obscur du psychisme, ou, mieux encore, le psychisme du clair-obscur. Des images de petite lumière nous apprennent à aimer ce clair-obscur de la vision intime. Le rêveur qui veut se connaître comme être rêvant, loin des clartés de la pensée, un tel rêveur, dès qu’il aime sa rêverie, est tenté de formuler l’esthétique de ce clair-obscur psychique, 

Un rêveur de lampe comprendra d’instinct que les images de petite lumière sont les veilleuses intimes. Leurs lueurs deviennent invisibles quand la pensée est au travail, quand la conscience est bien claire. Mais quand la pensée se repose, les images veillent. 

La conscience du clair-obscur de la conscience a une telle présence — une présence qui dure —  que l’être y attend le réveil — un réveil d’être. Jean Wahl sait cela. Il le dit en un seul vers : 

O petite lumière, ô source, aube tendre 2 

Nous proposons donc de transférer les valeurs esthétiques du clair-obscur des peintres dans le domaine des valeurs esthétiques du psychisme. Si nous réussissions, nous enlèverions en partie ce qu’il y a de diminué, de péjoratif dans la notion d’inconscient. Les ombres de l’inconscient mettent si souvent en valeur un monde de lueurs où la rêverie a mille bonheurs ! George Sand a pressenti ce passage du monde de la peinture au monde de la psychologie. Dans une note ajoutée en bas de page au texte de Consuelo, elle écrit, évoquant le clair-obscur : « je me suis demandé souvent en quoi consistait cette beauté, et comment il me serait possible de la décrire, si je voulais en faire passer le secret dans l’âme d’un autre. Quoi ! sans couleur, sans forme, sans ordre et sans clarté, les objets extérieurs peuvent-ils, me dira-t-on, revêtir un aspect qui parle aux yeux et à l’esprit ? Un peintre seul pourra me répondre : Oui, je le comprends. Il se rappelle-ra Le philosophe en méditation de Rembrandt : cette grande chambre perdue dans l’ombre, ces escaliers sans fin, qui tournent on ne sait comment ; ces lueurs vagues du tableau, toute cette scène indécise et nette en même temps, cette couleur puissante répandue sur un sujet qui, en somme, n’est peint qu’avec du brun clair et du brun sombre ; cette magie de clair-obscur, ce jeu de lumière ménagé sur les ob-jets les plus insignifiants, sur une chaise, sur une cruche, sur un vase de cuivre ; et voilà que ces objets qui ne méritent pas d’être regardés, et encore moins d’être peints, deviennent si intéressants, si beaux à leur manière, que vous ne pouvez pas en détacher les yeux, ils existent et sont dignes d’exister. » 

George Sand voit le problème, pose le problème : ce clair-obscur, comment, non pas le peindre — c’est là le privilège des grands artistes, mais le « décrire » ? Comment l’écrire ? Nous voulons nous-même aller plus loin : ce clair-obscur, comment l’inscrire dans le psychisme, brun plus clair ? 

En fait, c’est là un problème qui me tourmente depuis vingt ans que j’écris des livres sur la Rêverie. Je ne sais même pas mieux l’exprimer que ne fait George Sand dans sa courte note. En somme, le clair-obscur du psychisme, c’est la rêverie, une rêverie calme, calmante, qui est fidèle à son centre, éclairée en son centre, non pas res-serrée sur son contenu, mais débordant toujours un peu, imprégnant de sa lumière sa pénombre. On voit clair en soi-même et cependant on rêve. On ne risque pas toute sa lumière, on n’est pas le jouet, la victime de cette rêvasserie qui tombe à la nuit, qui nous livre poings et pieds liés à ces spoliateurs de psychisme, à ces brigands qui hantent ces forêts du sommeil nocturne que sont les cauchemars dramatiques. 

L’aspect poétique d’une rêverie nous fait accéder à ce psychisme doré qui tient la conscience en éveil. Les rêveries devant la chandelle se constitueront en tableaux. La flamme nous maintiendra dans cette conscience de rêverie qui nous garde éveillés. On s’endort devant le feu. On ne s’endort pas devant la flamme d’une chandelle.